Madagascar a-t-il vraiment trop de fonctionnaires ? Une question mal posée qui empêche de voir les vrais problèmes

Une question mal posée qui empêche de voir les vrais problèmes

À Madagascar, une idée revient souvent dans les discussions, sur les réseaux sociaux comme dans les conversations du quotidien :

« Il y a trop de fonctionnaires, payés pour ne rien faire. »

C’est une opinion largement partagée. Elle est compréhensible. Mais elle est profondément incomplète.


À titre personnel, ce sujet me touche directement. Je suis issu d’une famille de fonctionnaires. Mes parents ont consacré leur vie à l’enseignement public, souvent dans des conditions difficiles, avec des moyens limités, mais avec une exigence et un sens du service public que je respecte profondément.

Si j’ai souhaité écrire cet article, ce n’est donc pas pour accabler les fonctionnaires, mais au contraire pour répondre à un discours simpliste que j’entends trop souvent : celui qui réduit l’ensemble de la fonction publique à de l’inefficacité ou à de la complaisance.

Car derrière cette affirmation se cache une réalité bien plus complexe, et surtout beaucoup plus dérangeante : le problème de Madagascar n’est pas le trop-plein de fonctionnaires, mais la faiblesse structurelle de l’État.

Et tant qu’on ne regardera pas ce sujet avec lucidité, on continuera à se tromper de combat.

Combien de fonctionnaires compte réellement Madagascar ?

Commençons par les faits.

Madagascar compte aujourd’hui environ 180.000 à 200.000 fonctionnaires statutaires, et au maximum 250.000 agents publics si l’on inclut les contractuels et assimilés, pour une population estimée à 33 millions d’habitants.

Cela représente moins de 1 % de la population.

À titre de comparaison, dans de nombreux pays comparables, on observe :
  • entre 2 % et 4 % de fonctionnaires dans des États en développement fonctionnels ;
  • des ratios bien plus élevés dans les pays émergents et développés.
Madagascar fait donc partie des pays les moins administrés au monde.

Ce simple chiffre devrait déjà nous obliger à ralentir le jugement.

Le vrai paradoxe : peu de fonctionnaires… mais un État omniprésent dans les blocages

Alors pourquoi cette impression persistante d’inefficacité, voire d’inutilité ?

Parce que la rareté administrative ne se traduit pas par moins de contraintes, mais par des goulots d’étranglement.

On parle souvent d’inefficacité. Mais si l’on regarde les choses honnêtement, une autre lecture s’impose.

Faire fonctionner une administration, des écoles, des centres de santé, des services déconcentrés, avec si peu d’effectifs et si peu de moyens, relève moins de l’inefficacité que d’une forme de résilience silencieuse.

Beaucoup de fonctionnaires ne sont pas inefficaces. Ils sont à flux tendu, contraints de compenser par des efforts individuels ce que le système ne leur donne pas collectivement. 

Quand il y a :
  • trop peu d’agents,
  • des procédures longues et manuelles,
  • des missions floues,
  • des outils inexistants,
  • peu de contrôle interne,
Dans ces conditions, chaque agent devient un point de passage obligé.

Et quand l’accès à un service public dépend d’une personne surchargée, mal équipée et peu protégée, le système se dérègle.

Ce n’est pas un problème d’individus.
C’est un problème de design institutionnel.

Trop de fonctionnaires “inutiles” ? Ou trop peu là où il en faut vraiment ?

Un autre angle souvent ignoré : la répartition.

Madagascar ne manque pas d’agents partout.
Il en manque aux endroits critiques :
  • dans l’éducation (classes surchargées),
  • dans la santé (personnel épuisé),
  • dans la justice (délais interminables),
  • dans le foncier (insécurité chronique),
  • dans les collectivités territoriales (présence quasi inexistante).
En revanche, certaines administrations centrales concentrent :
  • des postes peu clairs,
  • des doublons,
  • des fonctions héritées de logiques anciennes.
Le problème n’est donc pas “trop de fonctionnaires”, mais une allocation inefficace des ressources humaines publiques.

Le lien avec la corruption : un sujet qu’on évite

Quand l’administration est sous-dimensionnée, trois choses apparaissent presque mécaniquement :
  • des délais imprévisibles,
  • un pouvoir discrétionnaire élevé,
  • une absence de traçabilité.
C’est exactement la configuration idéale pour la corruption de facilitation : payer pour accélérer, pour débloquer, pour contourner.

Ce phénomène n’est pas une fatalité culturelle. C’est une conséquence logique d’un État faible.

Et paradoxalement, moins il y a de fonctionnaires, plus chacun d’eux concentre du pouvoir informel.

Ajouter des fonctionnaires suffit-il ? Non.

Soyons clairs : recruter massivement sans réforme serait une erreur.
Un État peut être :
  • sur-administré,
  • mal payé,
  • mal organisé,
  • et profondément corrompu.
Le nombre seul ne résout rien.

Ce qui fait la différence, ce sont :
  • des missions claires,
  • des effectifs adaptés aux besoins réels,
  • des salaires décents et réguliers,
  • des processus simples,
  • une digitalisation intelligente,
  • des contrôles crédibles.
Sans cela, on ne fait qu’augmenter la masse salariale… sans améliorer le service.

Le vrai débat que Madagascar doit avoir

La question n’est pas : « Faut-il moins de fonctionnaires ? »

La vraie question est : « Quel État voulons-nous, et avec quels moyens ? »

Un État minimaliste, incapable de :
  • sécuriser le foncier,
  • faire respecter les règles,
  • accompagner l’économie,
  • protéger les citoyens,
coûte moins cher à court terme… mais coûte infiniment plus cher à long terme.

Madagascar ne souffre pas d’un excès de fonctionnaires.
Il souffre d’un État sous-capacitaire, mal structuré et mal outillé.

Derrière le mot “fonctionnaire”, il y a surtout des femmes et des hommes. Des enseignants, des soignants, des agents territoriaux, qui tiennent le pays debout avec ce qu’ils ont — souvent très peu.

Les caricaturer collectivement est injuste. Les idéaliser serait naïf. Mais reconnaître qu’ils parviennent, malgré tout, à faire fonctionner des services publics essentiels dans un contexte aussi contraint est simplement honnête.  

Continuer à désigner les fonctionnaires comme boucs émissaires est confortable.
Mais cela nous empêche de regarder en face les vraies causes :
  • organisationnelles,
  • budgétaires,
  • institutionnelles,
  • politiques.
Tant que ce débat ne sera pas posé avec honnêteté, on continuera à traiter les symptômes… sans jamais soigner la maladie.

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