Madagascar importe du poisson. Ce n’est pas absurde. Ce qui l’est, c’est de ne pas structurer ce que nous produisons.

Chaque année, Madagascar importe des tonnes de poissons et de produits halieutiques transformés : conserves de sardines, de thon, produits prêts à consommer. Vu de loin, cela surprend. Le pays est une île, entourée d’eau, dotée de lacs, de rivières, de mangroves, et d’une population qui pêche depuis des générations. Beaucoup y voient un paradoxe, voire une aberration économique.


En réalité, le problème n’est pas que Madagascar importe du poisson. Le vrai sujet est ce que nous n’avons pas structuré autour de ce que nous produisons déjà.

La production halieutique nationale existe. Elle est même significative : pêche maritime, pêche continentale, aquaculture. Le tilapia, en particulier, est déjà bien présent, demandé et consommé. Pourtant, dans les villes, les ménages continuent d’acheter des produits importés, souvent transformés, stables, disponibles toute l’année, à un prix prévisible. Ce décalage n’est pas un manque de ressource. C’est un manque de filière.

Prenons un exemple très concret : les coopératives d’aquaculteurs.

Sur le papier, le raisonnement est logique. Une zone favorable, de l’eau, des producteurs, un poisson qui se vend bien. Sur le terrain, les limites apparaissent rapidement, et elles vont bien au-delà des sujets déjà connus comme le financement ou la transformation.

La première limite est la formation, mais pas au sens théorique. Beaucoup de producteurs savent élever du poisson, mais peu ont été formés à raisonner en termes de coûts complets, de rendement économique, de qualité homogène ou de planification des cycles de production. Le résultat est souvent le même : des volumes irréguliers, des tailles non standardisées et une difficulté à sécuriser des débouchés stables.

La deuxième limite est plus sensible, mais centrale : la compréhension du rôle économique de la coopérative. Dans de nombreux projets, la coopérative est perçue comme une structure administrative ou sociale. Or, une coopérative qui collecte, organise, négocie, stocke, transporte et sécurise la production rend un service économique et doit, à ce titre, être rémunérée. Lorsqu’elle ne l’est pas, elle s’essouffle, dépend des subventions et ne joue plus pleinement son rôle. On veut une organisation forte, mais on refuse parfois d’en assumer le coût. C’est une contradiction fréquente.

Il existe aussi une limite plus silencieuse : la confiance du marché. Les acheteurs urbains, les restaurants, les revendeurs recherchent de la régularité, des volumes, une qualité constante et des délais respectés. Même si le poisson est local et de bonne qualité, s’il arrive de manière aléatoire, sans conditionnement adapté ni continuité, le marché se tourne ailleurs. Ce n’est pas idéologique, c’est pragmatique.

Autre point rarement abordé : l’énergie et la logistique. Transformer du poisson, même simplement, suppose de l’électricité, de l’eau, du froid et un transport fiable. Sans ces prérequis, on reste sur du poisson frais vendu localement, avec une forte perte de valeur. Ce n’est pas un échec des producteurs, mais une limite du système dans lequel ils évoluent.

C’est là que le débat sur les importations devient souvent trop simpliste. Les conserves importées ne gagnent pas le marché parce qu’elles sont étrangères. Elles s’imposent parce qu’elles sont disponibles, constantes, pratiques et perçues comme sûres. Tant que les filières locales ne proposeront pas une alternative crédible sur ces critères, la substitution restera marginale.

Cela ne signifie pas que Madagascar doit tout produire ou tout remplacer. Cela signifie qu’il faut choisir des batailles réalistes. Structurer d’abord des filières intégrées sur quelques produits clés. Penser la production, la transformation, la logistique et la commercialisation comme un seul système, et non comme des projets isolés. Accepter aussi que l’organisation, la formation et la gouvernance ont un coût, et que ce coût doit être assumé quelque part dans la chaîne de valeur.

Le potentiel est là. Les ressources aussi. Les initiatives existent. Ce qui manque encore, ce n’est pas la volonté, mais la cohérence économique. Tant que l’aquaculture et la pêche seront traitées principalement comme des projets sociaux plutôt que comme de véritables filières économiques, le paradoxe persistera.

Importer du poisson n’est pas un scandale. Ne pas structurer ce que nous savons déjà produire, oui.

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